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Il m’a volé ma vie

Scénariste

LF Bollée

Déssinateur

Francesco Dibattista

Coloriste

Francesco Dibattista

Edition

Glénat

Date de sortie

18 octobre 2023

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chroniques il m'a volé ma vie 2023

Ce récit commence comme une belle histoire d’amour. Un jeune homme, Yassine, traverse un terrain de foot ignorant le match des juniors pour déclarer sa flamme à Morgane. Quelque temps plus tard, ils finissent par vivre ensemble. Jusqu’ici tout va bien, mais l’important c’est la chute me direz-vous. Yassine se montre charmant, entreprenant, attentif, un peu macho sans que cela ne prête à conséquence. Morgane croit encore en la belle histoire qui, comme la fleur dans le champ, s’ouvre au monde. Puis, comme je vous le disais, arrive la chute. Un soir ordinaire, le petit bonheur bascule dans le gouffre de l’enfer. Peu à peu, la violence, sournoise, s’installe dans un schéma que les femmes battues connaissent bien. Isolement, dévalorisation, la victime devient coupable. La peur s’installe et la tétanise, la culpabilise. La suite est soit le drame, soit la fuite. Les premiers coups pleuvent sans raison, par jalousie. La perversion s’installe dans le foyer comme un troisième protagoniste. Yassine joue à la fois sur une violence physique et morale, annonçant dans un décompte horrible : « dans une heure, je te défonce ». Morgane ne dit rien, subit, se remet en cause. La naissance de Bilal, leur fils, ne changera rien, au contraire. Le monstre se dévoile de plus en plus. Un jour de trop, un jour trop tard, elle décide que tout cela doit prendre fin et porte plainte. C’est une autre voie qui s’ouvre, difficile, car la loi possède de nombreuses failles que le bourreau sait utiliser. Morgane finira par sortir de la nasse et mener le combat pour les femmes par son témoignage fort et sensible.

« Le cœur a ses raisons que la raison ignore » – Pascal

LF Bollée adapte le livre de Morgane Seliman racontant la longue descente aux enfers d’une femme qui croyait en l’amour. Dans un dessin à la Jean-Claude Denis, Francesco Dibattista compose une histoire proche du documentaire aux couleurs sobres et à la ligne claire. C’est d’abord une ouverture, avec les premières violences entrant de plein pied dans le sujet. L’histoire déploie ensuite son déroulement, de la première rencontre jusqu’au procès final. Les couleurs froides et le dessin sans fard rendent encore plus terrifiant ce basculement du bonheur ordinaire vers l’explosion de la violence.  Le choix d’un quotidien sobre, de l’épure, aussi bien dans les dialogues que le dessin s’avère plutôt efficace. Comment peu à peu les jours heureux se transforment en chemin de croix. Comment on accepte un premier débordement, puis un deuxième, dans une chaine sans fin. Morgane se laisse prendre au piège comme de nombreuses femmes battues. Le cœur a ses déraisons que la raison ignore. Quand elle prend conscience de l’état de perversion de son bourreau, il est déjà trop tard. Très vite, le lecteur comprend que derrière cette image de prince charmant se cachait un visage plus sombre.

La force d’Il m’a volé ma vie est d’explorer sans concession la machine conduisant à la chute. Comment chaque instant construit un chemin qui aboutit, sans que personne ne s’en aperçoive, à la terreur finale. Morgane aura le courage de briser le cercle pour reprendre sa vie grâce au travail de nombreuses associations et d’une police qui, dans un premier temps, n’est pas à la hauteur. Il reste un long chemin pour se reconstruire, oublier les violences physiques et psychologiques. Cette bande dessinée a le mérite de montrer les failles comme les réussites d’un système qu’il reste encore à perfectionner. Le dessin renforce l’idée de cette innocence qui bascule dans les griffes du mal. A la fin, un dossier nous donne des chiffres impressionnants des violences faites aux femmes. 213 000 femmes en moyenne déclarent avoir subi des violences physiques, plus de 250 appels par jour sur « violences femmes infos ». Il serait peut-être temps que tout cela cesse, pour le bien des femmes, des enfants et de la société. Il m’a volé ma vie est un premier pas qui devrait ouvrir la voie à d’autres témoignages et au besoin d’une lutte plus efficace.

Patrick Van Langhenhoven